[Tribune] Sauvons le patrimoine archivistique du Mali avant qu’il ne soit trop tard !

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Incendiée le 13 mai par des manifestants dans un contexte de fortes tensions sociales et politiques, la préfecture de Kayes abritait l’un des fonds d’archives les plus riches du pays. D’autres restent menacés.

Kayes a connu ces dernières semaines plusieurs manifestations de jeunes en colère qui accumulent depuis plusieurs mois des frustrations du fait du couvre-feu lié à la pandémie de Covid-19 mais également à cause de la situation politique, sociale et économique du pays en général et de Kayes en particulier. La mort de trois jeunes, dont l’un abattu par un policier dans la nuit du 11 au 12 mai, a accru les tensions. Un commissariat et des postes de police ont été saccagés.

Le 13 mai, les manifestants s’en sont pris à un autre symbole de l’État en mettant le feu à la préfecture de Kayes. En son sein, le local qui abritait les archives du Cercle de Kayes a également été incendié, réduisant en cendre l’un des fonds d’archive les plus riches du Mali, plusieurs milliers de documents historiques uniques sur la vie politique, sociale et économique de la région, représentant près de cent vingt ans de mémoire historique, et qui avaient été classés et inventoriés en 2008-2009 (1) par une équipe d’archivistes locaux sous la direction de l’historienne Marie Rodet pour un coût total de 20 millions de francs CFA. Aujourd’hui, ce fonds d’archives a disparu à jamais, le feu a absolument tout ravagé.

À la préfecture de Kayes, malgré les textes en vigueur qui en font l’obligation, aucun archiviste n’avait été nommé depuis le sauvetage des archives de 2008-2009 et ce malgré les nombreuses tentatives de sensibilisation des autorités à ce sujet. La numérisation n’avait jamais pu être faite non plus du fait de ce manque d’engagement local dans la problématique des archives historiques. Nous redoutions cette tragédie depuis le jour où le projet de sauvetage de ces archives s’est terminé et la clé des archives a été remise aux autorités fin 2009.

D’autres archives en danger

Ce n’est pas la première fois que des archives brûlent au Mali. Tout le monde a en mémoire le drame des tentatives de destruction des manuscrits de Tombouctou dont une bonne partie a pu heureusement être sauvée par des archivistes conscients et engagés. Au-delà de ce cas emblématique, de nombreux autres fonds ont déjà disparu : dans la région de Kayes, citons ceux des cercles de Bafoulabé et Kéniéba. Au gouvernorat de Kayes, un autre fonds considérable, attend toujours, lui, d’être classé. De nombreux autres fonds uniques et riches de documents depuis l’époque coloniale sont en danger au Mali (notamment à Nioro du Sahel, San et Koutiala). Ces archives devraient être transférées de toute urgence dans des centres régionaux d’archives, dont on attend encore la concrétisation malgré les textes votés en ce sens.

De tels drames continueront à se passer au Mali et ailleurs tant qu’il n’y aura pas une prise de conscience de la nécessité d’un minimum d’investissement humain pour la préservation du patrimoine archivistique. Les précieux documents de la préfecture de Kayes sont partis pour toujours par pure négligence et inconscience, et c’est tout un pan de l’histoire du Mali du vingtième siècle qui a disparu avec. Ils contenaient non seulement des documents relatant les premières heures de la colonisation à Kayes, première capitale du Soudan français, mais également toute la vie économique, sociale et politique de la région et de la capitale du rail jusqu’aux indépendances, incluant les listes des tirailleurs recrutés dans la région pour la seconde guerre mondiale.

Ces documents couvraient également l’histoire de la première république du Mali avec l’organisation et l’encadrement de sa jeunesse à Kayes, on pouvait entre autres y trouver les pièces de théâtre écrites pour les semaines de la jeunesse, les rapports sur les activités des pionniers et les travaux d’investissement humain dans la région. Y étaient également décrits les mécanismes de surveillance des populations sous le régime de Moussa Traoré. Ces archives documentaient enfin les dynamiques migratoires et les initiatives des émigrés de retour le long du Fleuve Sénégal depuis les années 70.

Un instrument de recherche efficace

Dotées d’un instrument de recherche efficace, ces archives étaient à la disposition des chercheurs de passage et régulièrement consultées par des Kayésiens curieux de l’histoire locale. Elles étaient en elles-mêmes une formidable preuve de la résilience des populations de Kayes face à l’adversité tout au long du vingtième siècle.

Nous lançons donc un appel, un vrai cri d’alarme aux autorités du Mali, alors que le pays est aux proies aux pires difficultés sur de trop nombreux plans, pour la concrétisation urgente d’une politique nationale de préservation du patrimoine archivistique du Mali. Comme on dit en bambara : «Dɔnnibaliya ye dibi ye», le manque de savoir nous mène à l’obscurantisme. Le Mali ne peut se reconstruire ni se développer de manière solide en faisant fi de son histoire et de son patrimoine.


Signataires : Marie Rodet, maîtresse de conférences en histoire africaine à la School of Oriental and African Studies, Université de Londres ;

Aïssatou Mbodj, chargée de recherche en anthropologie au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), France ;

Souleymane Koné, chef de division des archives locales et régionales, direction des Archives nationales du Mali ;

Mamadou Sène Cissé, archiviste sur le projet de sauvetage des archives du cercle de Kayes 2008-2009, secrétaire général de l’association malienne Donkosira ;

Mariam Coulibaly, archiviste sur le projet de sauvetage des archives du cercle de Kayes 2008-2009, trésorière de l’association malienne Donkosira.

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